Paris Soir

26 juillet 1938

LE DOCTEUR JAMOT DECOUVRE LE VILLAGE DES MONSTRES

 
 

Bamako (Soudan), ... Juillet.

- Sais-tu comment j'ai eu la vocation coloniale, père Caillaud ? dit un soir de juillet 1914 le médecin capitaine Jamot à un vieux paysan de La Borie, son village natal. Eh bine ! je crois que c'est en t'écoutant raconter tes campagnes d'Afrique, le soir, à la veillée.

Il y a plus de vingt ans de cela. Eugène Jamot a trente-quatre ans. Il a fait son chemin, le fils de la mère Jamot, l'aubergiste de Saint-Sulpice-les-Champs, et du père Jean, le maçon ! On sait dans toute la Creuse que "l'Eugène de La Borie" vient d'être nommé directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville.

Ses parents voulaient le garder aux champs. Mais le garçon avait son idée. Le soir il s'installait avec ses cahiers et ses livres sur le bout d'une table de l'auberge et il bûchait là jusqu'à minuit, une heure du matin, les paumes collées aux oreilles pour ne pas entendre rire les buveurs. Sans rien dire à personne, il a obtenu une bourse au collège d'Aubusson et il a quitté le pays. On a su plus tard qu'il étudiait à Poitiers puis à Montpellier. Et un beau jour il est revenu au village avec son diplôme de médecin. Mais le garçon avait de plus hautes ambitions que de courir les fermes pour soigner les bronchites et les grippes. Et puis les maudites histoires africaines du père Caillaud lui trottaient toujours dans la cervelle. En 1911, quand tout le pays s'est passionné pour les campagnes du Tchad, la tentation a été trop forte. Jamot a laissé sa jeune femme et son fils au pays et il est parti pour la grande aventure.

- Et voilà, père Caillaud ! Tout cela c'est de ta faute ! Je m'embarque le 13 - 13 juillet 1914, une fichue date ! - N'importe. Dans un mois je serai au Congo.

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L'AVENTURE DECISIVE

Un mois plus tard, ce n'est pas au Congo, mais au Cameroun que débarque le jeune officier.

C'est qu'entre temps la guerre a éclaté. A plus tard les recherches de laboratoire ! Pour le moment, Jamot fait la campagne du Cameroun en qualité de médecin capitaine. Pendant deux ans il suit les troupes dans la brousse. Il opère les blessés, soigne les malades et administre la quinine à fortes doses aux hommes épuisés par la chaleur et les fièvres.

Mais en 1916 il fait une rencontre qui va fixer son destin.

En pleine brousse, la troupe a campé près d'un village dont les quelques cinquante cases serrent peureusement leur toit de chaume derrière une enceinte de boue séchée.

A la tombée de la nuit, le capitaine Jamot se dirige vers le village. Il suit un étroit sentier de terre rouge qui serpente à travers les épineux quand, soudain, il aperçoit un indigène étendu au travers de la piste.

L'homme paraît endormi.

- S'il passe la nuit là, il sera dévoré par les hyènes ! pense Jamot. Et il secoue le dormeur, un grand diable extraordinairement gros pour un nègre et qui n'a pour tout vêtement qu'un lambeau de "boubou" autour des reins.

L'indigène ne bouge pas.

Jamot le secoue plus fort. L'homme tourne enfin la tête et lève vers l'officier un regard qui vacille.

Le médecin capitaine, qui possède quelques mots de la langue indigène, ordonne à l'homme de se lever.

Le dormeur, encore étourdi de sommeil, tente vainement de se redresser. Après un effort, qui paraît l'avoir épuisé, il retombe lourdement sur le sol.

- Tu as bu ?

Pas de réponse.

Jamot appelle l'un des hommes qui lui servent d'interprètes et reprend l'interrogatoire.

- Il dit qu'il est malade et demande que nous le transportions au village ou que nous allions chercher le sorcier !

- Malade ! Je n'ai jamais vu un nègre aussi gras ni aussi bien portant ! Aide-moi à le relever.

Debout, le nègre semble pris de vertige. Il chancelle et les deux hommes doivent le soutenir sous les bras pour le faire avancer.

En arrivant près du village, le capitaine Jamot aperçoit soudain un marigot dont les eaux boueuses croupissent entre les hautes herbes.

Et tout à coup, c'est un trait de lumière :

- La tsé-tsé !

Ce qui surprend le médecin c'est l'apparence de bonne santé qu'offre le malade.

Mais un rapide examen lui révèle le mal. Ce qu'il a pris pour de la graisse n'est que de l'enflure. le malade est un de ces "sommeilleux bouffis" qui ne paraissent jamais si bien portant que lorsqu'ils sont à la période finale de la maladie, à la veille de la mort.

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L'HOMME VA MOURIR

Le chef du village accueille le groupe à l'entrée de l'enceinte. C'est un grand gaillard noueux dont l'âge se lit aux poils grisâtres qui lui pendent du menton. Il paraît fort inquiet de cette visite inattendue que lui font les "blancs".

- Explique-lui que cet homme est malade et que nous allons le soigner ! ordonne le capitaine Jamot à l'interprète.

Le chef hoche la tête ; il fait un signe à deux de ses hommes qui transportent l'indigène dans une case.

- Dis-lui que je vais revenir.

Presque aussitôt l'interprète traduit la réponse du chef :

- Il dit que ce n'est pas la peine car l'homme va mourir.

Le capitaine Jamot retourne en toute hâte au camp et revient au bout d'un moment suivi d'un infirmier qui porte une trousse de pharmacie.

En entrant dans la case, il ne peut retenir un juron. Un vieux nègre vêtu d'un pagne sordide est accroupi près du malade. Aux gris-gris qui lui pendent du cou et aux tatouages qui lui couvrent la poitrine, Jamot a reconnu le sorcier, le pire ennemi du médecin.

- Dis-lui de f le camp ! ordonne-t-il à son interprète.

Après avoir fait une piqûre au "sommeilleux", le médecin s'informe s'il y a d'autres malades dans le village.

- Le chef dit que non ! traduit l'interprète.

- Eh bien ! nous allons voir.

A la file indienne, la petite troupe suit les sentes tortueuses qui cheminent entre les cases. Des moutons, des poulets et des négrillons grouillent pêle-mêle dans des enceintes de boue séchée où s'amoncellent les ordures.

- Il faudra donner un fameux coup de balai dans tout cela si l'on veut enrayer les épidémies ! gronde le docteur Jamot.

Les femmes s'arrêtent de piler le mil pour regarder passer, avec des airs de bêtes traquées, le médecin et sa suite.

- Viens ici, toi !

Si le gamin - un gosse d'une dizaine d'année, complètement nu - n'a pas compris les paroles, il a fort bien saisi la signification du geste.

Ce marmot est un monstre.

Sur ses jambes grêles, son ventre au nombril saillant, est gonflé à éclater. Le pauvre gosse peut à peine se traîner.

- Encore un sommeilleux bouffi !

Des sommeilleux, le docteur Jamot va en trouver dans presque toutes les cases, étendus sur des "taras", espèce de banquettes faites de branches de bambou, ou couchés à même la terre battue.

Ils sont hideux, ces noirs avec leur ventre grotesquement enflé et leurs membres décharnés.

Et ils sont si nombreux que le médecin doit renoncer à les traiter immédiatement.

La nuit est venue et c'est à la lampe Tempête que la visite continue.

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UN SQUELETTE DANS UNE FOSSE

Dans une case à demi écroulée, un spectacle de cauchemar s'offre aux yeux du médecin.

Au fond du réduit, où la lampe jette de grandes ombres, il aperçoit un indigène étendu dans une sorte de fosse. L'homme est d'une maigreur effrayante. La peau littéralement collée aux os, il n'est plus qu'un grand squelette noir secoué de spasmes nerveux.

Le docteur Jamot se penche sur lui et lui tourne la tête. La lampe éclaire les joues creuses, la mâchoire décharnée et les trous sombres des orbites aux paupières closes.

- Ils l'avaient mis là en attendant qu'il meure ! explique l'interprète.

La visite est terminée.

Le village groupait autrefois 800 habitants. Il n'en compte plus guère que trois cents. Et, sur ce nombre, combien y a-t-il de malades ? Cent cinquante ? Plus peut-être, car le médecin n'a vu que les cas les plus frappants.

Cette nuit-là le docteur Jamot n'a pas dormi.

Rentré sous sa tente, il a réfléchi jusqu'à l'aube à ce terrible fléau qui venait de se révéler à lui dans toute son horreur. Un hasard lui avait fait découvrir les épouvantables ravages qu'exerçait dans l'Afrique noire la maladie du sommeil.

Au matin sa résolution était prise : il avait décidé de consacrer sa vie à la lutte contre la tsé-tsé.

 
Georges REYER